Le Choix Commun - Le Jugement Majoritaire

Le Jugement Majoritaire

Le Jugement Majoritaire est un système de vote conçu et proposé par Michel Balinski et Rida Laraki, chercheurs au CNRS et professeurs à l'Ecole Polytechnique. Cette méthode a été élaborée pour éviter les déboires auxquels donnent lieu tous les autres types de scrutins, dont notamment celui que nous utilisons : le scrutin uninominal à un ou deux tours. Ces écueils sont sérieux. Le scrutin uninominal est tout simplement capable d'élire un candidat de manière totalement contradictoire avec l'opinion des électeurs. Le Jugement Majoritaire résout ces problématiques en sortant du cadre dans lequel notre pensée est restée enfermée depuis la Révolution française : en s'appuyant sur une notion de majorité qui minimise le nombre d'électeurs insatisfaits plutôt que sur une notion de majorité qui divise.

Mesurer l'opinion des électeurs

Nous avons l'habitude, lors des élections, de devoir choisir un candidat. C'est la manière dont le scrutin uninominal à un ou deux tours mesure notre opinion. Or, ce type de scrutin mesure mal. Notre opinion est beaucoup plus élaborée que cela. Certes, un électeurs peut avoir un "candidat de coeur" ; mais rejette-t'il pour autant tous les autres candidats en bloc ? Un électeur peut tout à fait considérer plusieurs candidats éligibles et indistinctement équivalents : l'un de ces candidats aura sa voix, et le scrutin ne dira rien de ce qu'il pensait des autres. Le fait qu'un électeur vote pour un candidat ne signifie pas, d'ailleurs, qu'il apprécie ce candidat : l'offre politique peut selon lui être si décevante qu'il choisit simplement le "moins mauvais". Dans d'autres cas, l'électeurs aura voté, non pas pour le candidat qu'il estime être "le meilleur", mais pour le candidat "le moins pire" parmi ceux qui ont selon lui une chance de gagner ; on appelle ça le "vote utile". Enfin, certains électeurs, désespérant d'un système de vote qui néglige leurs opinions, font délibérément le choix de voter pour "le pire", dans le but d'exprimer un vote de "protestation".

En somme, c'est l'humain qui s'adapte au système : le scrutin uninominal ne mesure pas notre opinion, il nous impose un exercice intellectuel laborieux pour que l'on produise une information qu'il sera capable de digérer. Choisir est en réalité une tâche complexe.

Le Jugement Majoritaire procède autrement. Pour mesurer le support des électeurs aux différents candidats, il demande aux électeurs... de juger chaque candidat.

Pour cela, Michel Balinski et Rida Laraki proposent aux électeurs de s'exprimer en employant un "langage commun". En effet, pour que l'on puisse tirer des conclusions quant à l'opinion exprimée par les électeurs, il importe que ceux-ci utilisent les mêmes mots lorsqu'ils veulent dire la même chose. Dans le cadre d'élection avec le Jugement Majoritaire, on demandera donc à chaque électeur d'évaluer chaque candidat indépendamment des autres. Ainsi, l'électeur indiquera s'il pense, toutes choses considérées, que ce candidat serait, pour la fonction visée : à rejeter, insuffisant, passable, assez bien, bien, très bien, ou excellent.

Cette liste de mentions forme le langage commun. Ce langage doit satisfaire quelques propriétés. En premier lieu, les mentions utilisées doivent permettre de définir un ordre et être présentées dans cet ordre. C'est une chose qui peut sembler triviale, mais qui est très importante pour que ce système fonctionne. Ainsi, si un électeur attribue la mention "passable" à un candidat, et la mention "bien" à un autre candidat, on peut conclure sans se tromper qu'il préfère le second au premier.

La seconde propriété importante que doit vérifier un langage commun pour être exploitable est la suivante : chaque mention doit être "consensuelle". Il s'agit là d'une notion un peu moins évidente de prime abord. Précisons en premier lieu qu'il ne s'agit en aucun cas de faire en sorte – et qui saurait dire comment ? – qu'il y ait un consensus des électeurs quant à la mention à attribuer à un candidat ; non. Le fait que chaque mention soit "consensuelle" signifie que chacune d'entre elles, par exemple "excellent", soit comprise par tous les électeurs de la même manière. C'est ce qui fait le caractère "commun" du langage commun. La chose se comprend souvent mieux avec un contre-exemple. Le terme "médiocre" peut être considéré inapproprié pour former un langage commun. En effet, en France, ce terme est compris différemment selon le contexte. Dans le langage courant, il est compris comme synonyme de "nul" alors que, dans un langage que l'on qualifiera de plus soutenu, il se comprend comme "moyen". Si certains électeurs utilisent le terme "médiocre" pour exprimer le fait qu'un candidat est selon eux "à rejeter" et d'autres utilisent ce même terme pour dire qu'un candidat est tout juste "assez bien", alors on ne peut pas mesurer sur de bonnes bases.

En pratique, ces quelques propriétés, qui relèvent essentiellement du bon sens, sont facilement vérifiées, et il est tout à fait possible de trouver un langage commun satisfaisant, tel que celui qui est proposé plus haut.

Agréger l'information

Résumer l'opinion des électeurs à un choix, comme le fait le scrutin uninominal, consiste à ignorer l'essentiel de l'information quant à ce qu'ils pensent vraiment. En demandant aux électeurs leur opinion sur chaque candidat, on bénéficie de beaucoup plus d'informations. Encore faut-il faire quelque chose d'utile de ces informations.

Sachant ce que chaque électeur pense de chaque candidat, l'agrégation consiste à répondre à la question : "Mais alors, globalement, il est comment ce candidat ?"

Pour ce faire, il serait tentant de transformer les mentions en notes, pour en faire la somme ou la moyenne. C'est, à vrai dire, chose à éviter. Les nombres ne sont utiles que lorsqu'ils ont un sens. Or, attribuer la valeur 10 à "excellent" et 9 à "très bien", par exemple, relève du plus complet arbitraire – ce qui tend par ailleurs à rendre un scrutin manipulable. Il n'est pas possible de faire des mathématiques avec n'importe quoi. Tout prof de math ou de physique vous le dira : on n'additionne pas des choux et des carottes.

Le Jugement Majoritaire agrège les informations relatives aux opinions des électeurs en identifiant, pour chaque candidat, sa "mention majoritaire". Qu'est-ce que la mention majoritaire ? Prenons donc un candidat donné. Un certain nombre d'électeurs lui auront attribué la mention "à rejeter", un certain nombre d'autres électeurs lui auront attribué la mention "insuffisant", d'autres encore la mention "passable", et ainsi de suite jusqu'à la mention "excellent". La mention majoritaire, c'est la mention "globale" du candidat. Rien n'est plus simple que de la calculer. Il suffit de mettre toutes les mentions attribuées au candidat par les électeurs dans l'ordre, de "à rejeter" vers "excellent", et de prendre celle du milieu. Mais en quoi cela est-il moins arbitraire que ce à quoi nous sommes habitués ?

Imaginons, pour l'exemple, qu'il y ait trois électeurs, et un seul candidat. Admettons que le premier électeur pense que le candidat est "excellent", que le second pense qu'il est "très bien", et que le troisième lui attribue la mention "passable". C'est ici qu'apparaît l'intérêt de conserver des mentions plutôt que de les transformer en nombres, car ces mentions sont porteuses de sens. Observons.

Les deux premier électeurs pensent respectivement que le candidat est "excellent" et "très bien". Tous deux sont donc d'accord pour dire que ce candidat est "au moins très bien". Ils forment une majorité des deux tiers face aux troisième qui pense que le candidat est "moins bien que très bien".

Inversement, les deux électeurs qui pensent que le candidat est respectivement "très bien" et "passable" sont tous les deux d'accord pour dire que le candidat est "très bien, tout au plus". Ils forment donc une majorité des deux tiers et sont d'accord entre eux face à celui qui voudrait que l'on considère ce candidat comme "mieux que très bien".

La mention majoritaire n'est donc pas simplement la "mention du milieu", c'est la mention telle que, quel que soit le sens dans lequel on regarde, il y a toujours une majorité des électeurs d'accord pour défendre cette mention contre tout autre mention. Autrement dit : ceux qui la contestent sont forcément en minorité. Ce qui revient au final, en retenant cette mention, à minimiser le nombre d'électeurs insatisfaits.

La mention majoritaire agrège donc l'ensemble des mentions attribuées par les électeurs à un candidat. Mais comment décide-t-on du candidat qui gagne ?

Produire une décision collective

Le Jugement Majoritaire ne produit pas "juste" un gagnant qui aurait la majorité des voix, comme le fait le scrutin uninominal. Les concepts qu'il manipule sont tous de nature à éclairer une prise de décision.

Sans même qu'il soit nécessaire de calculer la mention majoritaire, la façon dont se répartissent les mentions est très instructive.

On pourra dire d'un candidat qui a énormément de mentions "excellent" et "très bien", et très peu de mentions "insuffisant" et "à rejeter", qu'il est apprécié, même s'il n'est pas élu. Le contraire pourrait tout aussi bien être observé pour un autre candidat.

Un autre exemple est celui d'un candidat qui aurait beaucoup de mentions positives "excellent" et "très bien", beaucoup de mentions négatives "à rejeter" et "insuffisant", mais très peu de mentions "bien", "assez bien" et "passable". Tout indiquerait alors que ce candidat est clivant, que les idées qu'il incarne divisent l'électorat.

La mention majoritaire apporte une autre information. Calculer la mention majoritaire de chaque candidat permet de les comparer entre eux : un candidat dont la mention majoritaire est "très bien" est mieux apprécié qu'un candidat dont la mention majoritaire est "passable". Il est donc possible de classer les candidats, et par conséquent d'identifier quel est, globalement, le meilleur d'entre eux aux yeux de l'électorat.

Il est tout à fait possible qu'il y ait deux candidats avec la même mention majoritaire – il suffit pour cela qu'il y ait plus de candidats que de mentions proposées dans le langage commun. Pour les distinguer, la méthode du Jugement Majoritaire prolonge simplement ses principes en cohérence : en minimisant le nombre d'électeurs insatisfaits.

Prenons cette fois un exemple avec deux candidats : le candidat Dupont et le candidat Duchemin, tous deux ayant la mention majoritaire "passable". Pour le candidat Dupont, il y a un groupe d'électeurs qui pensent qu'il est "mieux que passable", et un groupe d'électeurs qui pensent qu'il est "moins bien que passable". Pareil pour le candidat Duchemin. Il y a donc quatre groupes d'électeurs distincts à considérer – un électeur donné peut faire parti d'un, deux, ou aucun de ces groupes. Pour minimiser le nombre d'électeurs insatisfaits, le Jugement Majoritaire donnera raison au groupe le plus nombreux. Ainsi, si le groupe en question est celui des électeurs qui pensent que Duchemin est "mieux que passable", le candidat Duchemin est mieux apprécié que le candidat Dupont, même si les deux candidats ont la mention majoritaire "passable".

La méthode du Jugement Majoritaire a donc pour avantage, parmi d'autres, de donner une réelle lisibilité aux résultats d'une élection. Elle permet d'apprécier en détail l'opinion des électeurs, et de fonder la prise de décision collective sur une base réellement démocratique. Cette lisibilité permet d'aller beaucoup plus loin que le scrutin uninominal à un ou deux tours. Il devient possible de savoir si un candidat est élu parce qu'il est réellement apprécié, ou parce qu'il est simplement le moins mauvais au sein d'une offre politique décevante. Il est même possible d'aller plus loin encore, en décidant que si aucun candidat n'a au moins la mention majoritaire "passable", alors aucun des candidats ne mérite d'être élu : il faut recommencer l'élection avec de nouveaux candidats. Le Jugement Majoritaire est cohérent, et rend par conséquent le vote blanc superflu.

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sur le même sujet...

ressources

Travaux scientifiques

Balinski M. and R. Laraki (2011) «Majority Judgement: Measuring Ranking and Electing». MIT Press :
https://mitpress.mit.edu/books/majority-judgment

Archive scientifique :
https://halshs.archives-ouvertes.fr/hal-00760250/document

Vidéos

Rida Laraki :
https://www.youtube.com/watch?v=ODuPoepQ1tY

Science étonnante :
https://sciencetonnante.wordpress.com/2016/10/21/reformons-lelection-presidentielle/

La statistique expliquée à mon chat :
https://youtu.be/vfTJ4vmIsO4

Pages personnelles de M. Balinski & R. Laraki

Michel Balinski :
https://sites.google.com/site/michellbalinski/

Rida Laraki :
https://sites.google.com/site/ridalaraki/majority-judgment

Articles à propos du Jugement Majoritaire

Les Echos :
https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-166461-le-jugement-majoritaire-rendre-leur-voix-aux-electeurs-2066294.php

L'Express :
http://www.lexpress.fr/actualite/politique/reinventer-la-democratie-en-changeant-le-mode-de-scrutin-une-utopie_1849015.html

À propos des présidentielles en France :
https://theconversation.com/pour-eviter-un-nouveau-21-avrilinstaurons-le-jugement-majoritaire-58178

Le Monde :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/04/25/rendre-les-elections-aux-electeurs-le-jugement-majoritaire_1512385_3232.html

Pétitions pour un changement de mode de scrutin en France

Change.org (1) :
https://www.change.org/p/pour-une-meilleure-d%C3%A9mocratie-changeons-de-mode-scrutin

Change.org (2) :
https://www.change.org/p/r%C3%A9former-le-mode-de-scrutin-de-l-%C3%A9lection-pr%C3%A9sidentielle

Publications scientifiques

Cahiers du Lamsade 377 (2017) :
http://www.lamsade.dauphine.fr/sites/default/IMG/pdf/cahier_377.pdf

Balinski M. and R. Laraki (2011) «Majority Judgement: Measuring Ranking and Electing». MIT Press :
https://mitpress.mit.edu/books/majority-judgment

Archive scientifique :
https://halshs.archives-ouvertes.fr/hal-00760250/document

Supports de présentation

Le Jugement Majoritaire :
https://www.lechoixcommun.fr/ressources/jugementmajoritaire.pdf